photo prise par florence tantin le 16 décembre 2021
Aux Antilles, la mère occupe une place singulière. Et c’est précisément cette place si pleinement reconnue qui rend invisible ce qu’elle porte réellement à elle seule. Tel est le paradoxe que je veux interroger.
Aux Antilles la mère tient une place à part. Pilier économique, soutien affectif, organisatrice du quotidien, garante de la continuité familiale : la langue créole l’a même nommée, poto mitan, le pilier central qui tient la maison debout. Cette centralité s’enracine dans une histoire longue – l’esclavage, les ruptures familiales, les migrations, l’évolution économique et sociale – qui a fait de la femme le point d’ancrage de formes puissantes de solidarité et de résistances[1] tout en minorant la place de l’homme au sein du foyer et en lui abandonnant, de plus en plus, les sphères du pouvoir et surtout du politique[2]. À la femme, la reconnaissance symbolique de la mère qu’on honore, à l’homme, la reconnaissance sociale, celle du statut, de la voix publique et de l’autorité.
Nous avons honoré cette figure et nous avons eu raison de le faire. Mais un paradoxe s’y dissimule : à force de trouver normal que la mère porte tout, nous avons fini par ne plus voir ce qu’elle porte. Plus une société célèbre la force des femmes, plus elle risque de banaliser le poids qui l’accompagne. C’est ce paradoxe que je voudrais examiner ici : par les faits, par ses conséquences et par les réponses qu’il appelle.
Les faits
Les chiffres disent d’abord l’ampleur du rôle des femmes. En Guadeloupe et en Martinique, plus d’une famille sur deux est monoparentale et ceci dès la première année de l’enfant, contre environ une sur quatre dans l’hexagone où cette proportion est croissante avec l’âge en raison des séparations ; et dans plus de 9 cas sur 10, ces familles sont dirigées par des femmes.[3]. On lie souvent ces données à de la précarité, de la fragilité[4]. Elles disent aussi une capacité remarquable : maintenir seules des équilibres familiaux complexes – éducation des enfants, gestion du foyer, accompagnement scolaire, solidarités élargies, activité professionnelle, le plus souvent simultanément.
Les faits disent ensuite une transformation profonde. Les Antilles connaissent une baisse historique de la natalité – 8,6 naissances pour 1000 habitants, un solde naturel négatif depuis trois ans, tandis que l’exode des jeunes vers l’hexagone fait s’effondrer la part des moins de 25ans et que la Guadeloupe détient plus de deux fois plus de centenaires et jusqu’à 8 fois plus de super centenaires (personnes de plus de 110 ans) que l’hexagone[5] . Ce sont principalement des femmes. Alors même que l’espérance de vie à la naissance est sensiblement inférieure à celle de l’hexagone. Le soutien aux ainés, lui aussi, repose largement sur les femmes, qui vivent plus longtemps.
Les conséquences
La première conséquence est une inégalité mesurable. La maternité reste l’un des principaux révélateurs des limites de la parité : même lorsque les femmes accèdent davantage aux études et aux responsabilités, les écarts se creusent à l’arrivée des enfants. L’âge moyen à la maternité était de 30,8ans en France et de 30,1 ans en Guadeloupe. Les écarts de revenus augmentent avec la parentalité et les mères restent bien plus exposées au temps partiel, aux interruptions de carrière et à la précarité, davantage encore dans des territoires où le coût de la vie et le logement fragilisent les familles.
La deuxième conséquence est une injonction contradictoire. Lorsqu’une femme élève seule ses enfants, on y lit une fragilité, voire un échec ; lorsqu’elle investit sa carrière, on lui reproche son absence. Comme si elle devait prouver sans cesse qu’elle réussit tout à la fois. Et ce regard ne vient pas seulement des hommes : les femmes le reproduisent aussi, tant la mère reste pensée comme celle qui doit tenir et absorber, en toutes circonstances.
La troisième conséquence est la plus silencieuse. Devenue le principal pilier du lien intergénérationnel, souvent dotée de retraites plus faibles, la femme antillaise se retrouve exposée à une fragilité économique tardive au moment où elle soutient tous les autres. Le paradoxe atteint ici son comble : celle qui prend soin de tout est celle dont on prend le moins soin. Une puissance sociale considérable, mais aussi un risque réel d’épuisement et de fragilisation du tissu social, vrai enjeu également pour les politiques publiques.
Les réponses à apporter
Sortir du paradoxe suppose un changement de regard : cesser de parler seulement de maternité pour penser enfin une parentalité équilibrée où la place des hommes est réajustée où les responsabilités familiales et sociales sont réellement partagées, et qui engage les couples comme les institutions et les entreprises.
Mais le partage des rôles ne suffit pas. Aucune parentalité ne s’équilibre dans un territoire qui se vide de sa jeunesse, où le coût de la vie et le logement pèsent sur les familles et où le vieillissement accroît la charge sans que les structures d’accompagnement suivent. Répondre au paradoxe c’est donc aussi d’agir sur ses causes : créer les conditions qui retiennent ou font revenir la jeunesse, faciliter l’accès des femmes au travail, développer des structures d’accueil de la petite enfance comme celles destinées aux ainés[6]. La charge des femmes ne s’alléger à pas seulement dans les foyers, elle se jouera autant dans les politiques publiques, l’emploi et l’aménagement du territoire.
Cela suppose aussi de faire évoluer nos représentations en particulier dans l’éducation de nos filles quant au rôle qu’elles peuvent tenir dans le monde ; Transformer la figure du poto mitan ne revient pas à la renier mais de passer d’une logique où la femme est assignée à rester enfermée dans la charge du « dedans » pour lui permettre de tenir toute sa place « au-dehors ».
Ce paradoxe dépasse d’ailleurs le seul cadre familial. Je l’ai retrouvé dans les établissements publics de santé où j’ai exercé : le « care » y repose massivement sur les femmes, longtemps célébré comme une vocation et pourtant rarement reconnu à sa juste mesure. La même équation s’y répète : beaucoup d’estime, peu de pouvoir. C’est ce paradoxe de l’égalité femmes-hommes dans la santé publique que j’explore dans ma contribution à l’ouvrage l’égalité femmes-hommes en entreprise[7]. Qu’il s’agisse de la famille ou du soin, la réponse est la même : une parentalité et plus largement une société où l’on apprend enfin à assumer ensemble les difficultés et les responsabilités qui nous incombent et à reconnaître chacun à la hauteur de sa juste valeur.
[1] La femme antillaise Francesca Velayoudom Faithful, Présence africaine, Nouvelle série n°153 (1er semestre 1996)
[2] « La femme politique paradoxale », Étude comparative sur la représentation des femmes dans les assemblées politiques en Guadeloupe et en Jamaïque depuis 1944, Science politique, Université de bordeaux, 2019
[3] INSEE Analyses Guadeloupe, n°84, janvier 2025
[4] INSEE, « 51% des enfants vivant en famille monoparentale ont leur parent au chômage ou inactif », « 31% vivent le plus souvent dans un logement suroccupé »
[5] Vivre au-delà de 105 ans : quand l’improbable devient réalité, INÉD 24 avril 2024
[6] La Guadeloupe face au défi de la dépendance des seniors à l’horizon 2030, INSEE, Analyses Guadeloupe, N° 49, 11 mai 2021
[7] L’égalité femmes-hommes en entreprise, sous la direction de Jean-Michel Huet et Adeline Lentz,, Pearson, juin 2025

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