Rien dans ce paysage de l’Allée Dumanoir , en Guadeloupe, ne dit immédiatement ce qu’il a traversé. Derrière la beauté immuable du paysage: des siècles d’épreuves, de cyclones, de reconstructions silencieuses. Les sociétés antillaises ont ce même visage- des formes qui tiennent, forgées dans des histoires que l’œil ne lit pas d’emblée. Le leadership qui en est issu mérite le même regard attentif.
C’est de ce leadership là que cet article veut parler
Lle leadership fait l’objet de nombreux travaux, formations et publications. Les territoires ultramarins et plus particulièrement les Antilles, n’en sont pas totalement absents. Mais le leadership antillais demeure encore peu interrogé comme objet de réflexion à part entière
Lorsqu’il est abordé, c’est souvent à partir de ses fragilités supposées, de ses carences ou des ajustements qu’il lui faudrait adopter pour se conformer à des normes élaborées ailleurs.
Plus rarement comme une expérience à écouter, une pratique à comprendre, un savoir à transmettre.
Cette lecture partielle a longtemps produit des effets très concrets :
Pendant plusieurs années, pas totalement révolues, le leadership exercé par des cadres et des dirigeants (es)antillais (es) a rencontré des obstacles particuliers dans l’accès à des postes de responsabilité. Leur légitimité paraissait devoir être davantage démontrée, indépendamment parfois de leur expérience ou de leurs qualifications..
À l’inverse, des responsables venus de l’hexagone ont pu bénéficié d’une légitimité plus immédiate y compris lorsqu’ils connaissaient peu les réalités ultramarines. Il ne s’agit pas ici d’opposer des personnes à d’autres, mais de souligner l’existence de mécanismes asymétriques de reconnaissance, dont les effets ont pesé à la fois sur les trajectoires individuelles et sur les organisations.
Aujourd’hui, les antillais (es) sont plus nombreux(ses) à accéder à des postes de responsabilité. Mais la difficulté ne tient plus seulement à l’accès à la fonction; elle réside aussi dans les conditions concrètes de son exercice, entre attentes institutionnelles élaborées ailleurs, réalités locales, forte intensité des relations sociales et légitimité à toujours construire.
Dès lors que voit-on lorsque l’on change de point de vue ?
Les sociétés antillaises se sont construites dans des contextes historiques de tension, d’adaptation permanente, où des populations venues d’horizons différents ont été amenés à cohabiter, produisant un métissage culturel et social à l’origine de formes singulières d’organisation et de relation. À ces héritages, viennent s’ajouter des contraintes géographiques et institutionnelles liées à l’intégration de ces territoires dans les cadres politiques et administratifs de « la métropole » après la décolonisation.
Nombre de dirigeants(es) ayant exercé aux Antilles témoignent d’une expérience particulièrement marquante: ils (elles) en repartent souvent transformés (ées), évoquant un contexte à la fois exigeant, parfois déstabilisant, mais aussi profondément humain.
Plutôt que de considérer ces expériences comme marginales ou atypiques, une autre hypothèse peut être formulée : et si ces sociétés permettaient de penser autrement le leadership ?
Un leadership singulier qui mérite d’être exploré tout en évitant les deux écueils du leadership ethnocentré ou réduit à la seule grille de lecture nationale, au risque d’en masquer les dimensions organisationnelles, sociales universelles.
Reste alors une question: que produisent ces contextes sur les façons de diriger et d’agir?
Dès mon enfance et mon adolescence, les livres ont longtemps été comme un fond d’écran dans ma vie, nourrissant sans fin mes pensées, nombreux et éclectiques, mais souvent sans profondeur. Parfois, certains faisaient émerger des rêves éveillés d’aventures romanesques qui m’emportaient loin de l’ennui, à la fois si doux et légèrement mélancolique, où le temps semblait suspendu sans réalité. Je passais de l’un à l’autre comme on feuillette des paysages sans s’y arrêter, effleurant des idées, des destins, des émotions qui ne trouvaient pas toujours racine en moi. Il y avait là une forme de confort : celui de rester en surface, de se laisser porter par des récits qui n’exigeaient rien d’autre qu’une présence nébuleuse.
Mais peu à peu, quelque chose a changé. Certains livres ont cessé d’être des décors pour devenir des seuils. Ils ne se contentaient plus d’accompagner mes pensées : ils les dérangeaient, les déplaçaient, parfois même les ébranlaient ; Là où je cherchais une échappée, ils introduisaient une exigence. Là où je restais spectatrice, ils m’invitaient à prendre position.
Ce n’était plus une lecture qui comblait les vides. C’était une rencontre qui les révélait.
Alors j’ai commencé à lire autrement, lentement, en savourant les mots. Moins pour accumuler que pour habiter. Moins pour faire que pour comprendre. Les livres ne formaient plus un arrière-plan rassurant, mais un espace de maturation silencieuse, où se rejouaient, à bas bruit, mes propres questions mais aussi ce qui venait discrètement les apaiser. Et peut-être est-ce à ce moment-là que la lecture a cessé d’être un refuge pour devenir une expérience. Une manière de se tenir au monde non plus à distance, mais dans une présence plus attentive, plus approfondie, presque plus juste.
Et pourtant, en relisant ces lignes, une légère gêne m’a traversée. Comme si j’avais laissé quelque chose en suspens, par facilité peut-être ou par cette forme de disponibilité paresseuse que je m’autorisais alors. Mais avec le recul, je comprends que ce n’était pas un manque. C’était une manière d’être en surface, encore en attente d’un monde dont je ne savais rien encore mais qui se préparait avec ses abysses et ses sommets.
Il fallait sans doute ce temps-là pour que viennent, plus tard:
La complicité avec l’auteur, les personnages, le message qui fait du livre un véritable compagnon ou une compagne d’un voyage à la fois partagé et profondément singulier.
Le soutien et comme la mise en mots de situations ou pensées si difficiles parfois à exprimer.
La clarté qui vient illuminer aussi bien les cheminements intimes que les réflexions intellectuelles ou professionnelles.
Et enfin, le sentiment d’appartenir à une communauté de pensées, de vie, qui sans effacer la singularité de chacun, vous relie au monde.
Au fond mes livres m’ont donné à la fois un espace pour me retrouver seule quand le besoin s’impose, tout en m’ouvrant une manière d’habiter le monde avec les autres.
Très tôt, on t’a appris à accumuler les connaissances, des méthodes, des outils. L’éducation, les formations, l’attention portée aux attentes et évaluations des autres ont façonné les débuts du parcours. Non pour obéir aveuglément, mais pour comprendre le cadre, en maîtriser les règles et chercher, déjà, à les faire évoluer.
car la créativité était là. L’envie d’adapter, de moderniser, d’inventer autrement aussi. Mais elle devait rester discrète, mesurée, compatible avec le norme, voir récupérée par la hiérarchie, au risque sinon, d’être rappelée à l’ordre parfois durement.
Et puis vient ce moment où l’on comprend que l’accumulation ne suffit plus, car plusieurs lignes de force se croisent:
D’abord, l’accumulation a fait son oeuvre. Les codes, les cadres, les jeux de pouvoir, les attentes implicites sont maitrisés. Ajouter une formation de plus, une méthode de plus, n’élargit plus vraiment le regard.
Un tas de pierres ne fait pas une maison, écrivait Henri Poincaré; une accumulation d’expériences ne fait pas non plus une sagesse. Vient le moment d’ordonner. C’est une saturation féconde
Ensuite, l’énergie change de direction. Au début, l’énergie va vers l’extérieur: prouver, construire, réussir, tenir, transformer. Puis elle commence à se déplacer vers l’intérieur: comprendre, relier, choisir ce qui fait sens.
Ce déplacement – biologique, psychologique, existentiel – ne se décrète pas. il s’impose.
Enfin, le coût devient trop visible. Créer, adapter, innover « sans bruit », sans compter son temps, accepter l’absence de reconnaissance, tout cela a un prix. Quand on est jeune, on l’accepte sans toujours le mesurer. Un jour, le corps, l’émotionnel ou la quête de justesse disent: continuer ainsi n’est plus possible.
C’est une mise en cohérence.
👁️ La transmission devient ainsi plus urgente que la démonstration.
A un certain stade, il n’y a plus rien à prouver. Mais il y a beaucoup à partager , pour éviter que d’autres ne paient le même prix inutilement.
C’est souvent, là que naissent le mentorat, l’écriture, la parole publique.
Mais transmettre, ce n’est pas pour autant raconter son parcours. Chaque parcours est singulier; il est le fruit d’une époque, d’un contexte, de choix, parfois de hasards. Le raconter peut inspirer, mais il n’éclaire pas toujours le chemin de l’autre.
Ce qui compte vraiment c’est l’expérience vécue: les décisions prises dans l’incertitude, parfois, les responsabilités assumées parfois trop tard ou trop tôt, les erreurs qui obligent à s’arrêter et à recommencer autrement. Cette part invisible du chemin que les méthodes ne racontent jamais.
Mais ce sont aussi des réussites: Des projets qui aboutissent, Des moments de joie, de fierté.
Ces instants où l’on comprend que cela avait du sens sans prendre le temps de s’arrêter par trop de modestie ou parce qu’il faut déjà passer à la suite.
Avec le temps, l’expérience ne donne pas de recettes. Elle apporte du discernement. Elle apprend à écouter autrement et à s’écouter aussi.
Ce qui s’impose, alors, ce n’est pas un savoir supplémentaire à acquérir ni le fait de dire comment faire. Ce n’est pas non plus renoncer à l’expertise.
Au contraire, L’expertise prend tout son sens, lorsqu’elle est traversée par l’expérience, lorsqu’elle est confrontée au réel, aux contraintes, aux arbitrages, aux zones d’incertitude. Ce qui se transmet alors, ce ne sont pas seulement des savoirs ou méthodes, mais une manière de les mobiliser avec discernement.
C’est une autre manière d’être en relation:
Partager un regard, une posture, une manière d’habiter la complexité, Prendre le temps de nommer ce qui a compté. Apprendre à mieux se connaître, être honnête avec soi-même.
C ‘est ouvrir un espace où chacun peut comprendre ce qu’il a à faire, à partir de ce qu’il est .
Cette transmission peut prendre plusieurs formes:
Dans le mentorat, ce peut être à travers un échange qui permet de comprendre que l’on n’est pas à contre-courant, mais simplement à un moment de bascule ou bien que prendre le temps de réfléchir, est parfois une décision en soi.
Dans l’écriture, en mettant des mots sur des situations complexes, en partageant les analyses et des expériences qui permettent de penser autrement l’action.
Dans la parole publique, en apportant des éclairages, des mises en perspective et en ouvrant des espaces de réflexion collective.
C’est dans cet esprit que ce blog prend place.
Les textes qui suivront prolongeront cette démarche de transmission, à travers des réflexions, des récits, des prises de parole.
🌱 Le reste vous appartient, chers lecteurs, chères lectrices