Florence Tantin

Penser, Ecrire, Transmettre en Dialogue

Ce que les Antilles disent du leadership: Fondations entre épreuves et ressources

Les Antilles sont le plus souvent abordées sous l’angle de leurs fragilités. Les données semblent le confirmer [1]:

Les contraintes géographiques d’abord : insularité, éloignement de l’hexagone, dépendance logistique. Tout coûte plus cher, prend plus de temps, exige plus d’anticipation.

Les contraintes économiques ensuite : un PIB/habitant inférieur d’un tiers à la moyenne nationale, un taux de chômage structurel élevé – en particulier chez les jeunes – un tissu productif étroit, une dépendance aux transferts publics.

Les contraintes sociales enfin : inégalités persistantes, familles monoparentales supérieures à la moyenne nationale, exode des compétences vers une métropole qui comprend encore mal ces territoires.

Ce tableau est réel. Mais il est incomplet. Il laisse de côté le contexte historique dans lequel s’inscrivent ces fondations et ce qu’elles ont produit comme intelligence.

Un héritage historique encore actif

Les contraintes actuelles ne sont pas seulement géographiques ou économiques. Elles s’inscrivent dans une histoire faite de tensions, de ruptures et de dépendances. Le système de plantation ; fondé sur l’esclavage, a durablement structuré les rapports sociaux, économiques et symboliques, en établissant une hiérarchie globale des statuts, des corps et des légitimités, comme l’ont étudié plusieurs publications[2].

L’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas effacé ces structures ; elles se sont transformées à travers le maintien des inégalités économiques et des formes de travail contraint qui ont été analysées [3]. Avec la départementalisation portée par Aimé Césaire en 1946, une égalité juridique a été affirmée, sans supprimer les fortes dépendances économiques et décisionnelles vis-à-vis de l’Hexagone. Cette situation a produit une tension durable entre égalité juridique et asymétrie réelle qu’on retrouve encore aujourd’hui dans les politiques publiques et organisations.

Et pourtant quelque chose d’autre s’est construit dans le même mouvement. Catherine Coquery-Vidrovitch et Eric Mesnard le rappellent [4]: coupés de leurs racines, les esclaves n’ont pas tout perdu. Par strates successives, une culture créole cohérente s’est constituée, langue, cuisine, croyances, danses, mémoire collective- mêlant héritages africains et européens en quelque chose de nouveau. Ce processus de créolisation forgé dès les années 1970 par le poète barbadien Edward Kamau Brathwaite[5], trouve avec Edouard Glissant[6] sa portée philosophique, poétique et mondiale. Il désigne la rencontre par laquelle des cultures différentes mises en contact sous contrainte, produisent de l’inédit, un résultat qui échappe par nature à toute anticipation.  

De cette histoire résulte un rapport particulier aux règles, à l’autorité et aux institutions : une capacité d’adaptation, lecture fine des rapports de pouvoir, développement des réseaux informels mais aussi méfiance et parfois résistance vis-à-vis des institutions[7].

De l’isolement à l’attraction

Tout d’abord, le géographe Thierry Nicolas[8] le souligne : depuis quelques décennies, un renversement s’opère. L’isolement, la petitesse -longtemps lus comme des handicaps- sont devenus des niches économiques : : tourisme, zones franches, identités culturelles fortes, attractivité symbolique : « L’océan s’impose en effet comme un élément naturel signifiant le passage vers un autre monde source de pureté et prometteur de régénération ». Les périodes de crise -épidémies, conflits – l’ont montré : l’île protège autant qu’elle contraint.

Mais il serait naïf de n’y voir qu’une simple bonne nouvelle, comme Édouard Glissant nous met en garde dans le discours antillais. La même qualité qui fait la force d’un territoire peut devenir, mal lue ou exploitée, le masque souriant d’une « dépossession ». Le leadership antillais a à faire la distinction entre ce qui dans l’attractivité retrouvée, ouvre à un développement réel et ce qui ne fait que prolonger, sous une forme plus douce, une économie de la dépendance.

L’intelligence du contournement

La distanciation, institutionnelle a forgé une compétence moins visible mais précieuse : l’intelligence du contournement qui n’est pas propre aux Antilles. Le chercheur Steven Alter a théorisé ce phénomène sous le nom de « workarounds » : « Les solutions de contournement sont une source de changement lorsqu’elles ouvrent la voie à une plus grande efficacité » [9]. Par rapport aux processus métier formalisés et documentés que les éditeurs de logiciels présentent parfois comme des « bonnes pratiques », Face à un système normatif inadapté, les acteurs de terrain peuvent développer spontanément des pratiques alternatives, intelligentes et collectives. Cette théorie s’applique aussi bien aux multinationales qu’aux hôpitaux, aux administrations qu’aux territoires sous contraintes. L’épidémie de la COVID en a offert une démonstration grandeur nature.

En Guadeloupe, ce phénomène prend une dimension supplémentaire. Il est culturellement ancré, historiquement construit, collectivement transmis. Il s’affine au fil des générations. C’est en cela qu’il constitue une forme de leadership à part entière, fondée sur la capacité à naviguer entre des injonctions parfois contradictoires, souvent éloignées des réalités locales, à trouver une issue là où l’application stricte des règles conduirait à l’immobilisme ou au conflit, à mobiliser des solidarités informelles pour maintenir un service.

Mais la même logique qui permet au collectif de tenir peut aussi le fragiliser. Contourner pour tenir n’est pas contourner pour se soustraire.

C’est cette tension que résume le dicton guadeloupéen « débrouya pa péché » (la débrouille n’est pas un péché). Le proverbe dit la légitimité sociale accordée à la capacité de trouver des issues là où les règles ne suffisent plus. Mais c’est cette même débrouillardise qu’Edouard Glissant[10] critique quand elle devient le symptôme d’un peuple privé de production réelle, condamné à ruser avec un système qu’il ne maitrise pas. Le leader porte donc une responsabilité essentielle : discerner, dans cette débrouillardise, ce qui permet de rencontrer « les conditions réelles d’un dépassement »[11] pour le collectif, ce qui suppose d’avoir fait l’effort de comprendre l’intention, l’histoire, la culture et les logiques sociales du territoire où il exerce.

[11] Edouard glissant, le discours antillais déjà cité

La solidarité de territoire

Face à un extérieur perçu comme lointain, mal informé ou peu attentif aux réalités locales, s’est construite une solidarité de territoire, un nous antillais, qui précède toute organisation formelle, Ressource puissante de cohésion et de mobilisation, elle permet de faire circuler l’information rapidement, de maintenir les liens dans les périodes de crise et de soutenir des logiques d’entraide que les seules structures institutionnelles ne suffisent pas toujours à produire.

Mais cette solidarité peut aussi se refermer sur elle-même si tout regard extérieur devient suspicion, toute différence une menace, transformant ainsi cette conscience collective en citadelle assiégée.

Or au contraire, la culture créole s’est précisément construite autrement. Elle est née de circulations, de chocs, de métissages, de réinventions permanentes. Sa force profonde réside moins dans le repli que dans sa capacité à relier, à absorber et transformer ce qui vient d’ailleurs sans se perdre. C’est ce qu’Edouard glissant appelle l’identité- relation[12].Une identité qui ne se protège pas par la fermeture, mais se construit dans l’échange et la mise en relation avec le monde.

Ces fondations ont produit des figures, des postures, des façons concrètes de diriger. Des mots ont fini par les nommer, venus non pas des écoles de management, mais de la danse, de la littérature, des contes, du quotidien. Voyons cela dans la suite prochaine de l’article.

[1] Vie publique, Outre-mer : inégalités et retards de développement, 1er octobre 2024

[2] Catherine Coquery-Vidrovitc, Éric Mesnard, Être esclave Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècle, La Découverte Poche, 2019

[3] Sous la direction de Anne Conchon, Myriam Cottias et Alessandro Stanziani, Travail servile et dynamiques économiques XVIeXXe siècle Colloque des 15 et 16 décembre 2021, Institut de la gestion publique et du développement économique, 8 novembre 2024

[4] Catherine Coquery-Vidrovitch et Erick Ménard, déjà cité  

[5] Edward Kamau Braithwaite, the development of créole society in jamaica, 1770-1820, Oxford Clarendon Press, 1971

[6] Edouard Glissant, le Discours Antillais, Éditions du Seuil, 1981, Poétique de la relation, Éditions Gallimard, 1990

[7] Patricia Braflan-Trobo, Conflits sociaux en Guadeloupe, histoire, identité et culture dans les grèves en Guadeloupe, l’Harmattan 2007

[8] Thierry Nicolas, L’insularité aujourd’hui : entre mythes et réalités, Études caribéennes, n°6, avril 2007

[9] Steven Alter, Theory of workarounds, communications of the Association systems, 2014

[10] Edouard Glissant, Le discours antillais, déjà cité

[11]Edouard Glissant, idem

[12] Edouard Glissant, Poétique de la relation, Éditions Gallimard 1990

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